UNE HISTOIRE DE COLUCHE En regardant l'autre jour une émission à la télé qui parlait des restos du coeur, il me vint à ma mémoire une histoire qui m'arriva à Paris, lorsque j'y séjournai pour je ne sais plus quel motif. Je me baladais dans la grande ville, pour tuer l'ennui d'un long week-end, et je décidai ce jour-là d'aller du côté des studios de télévision : qui sait ? peut-être y apercevrais-je quelques vedettes. Je passais donc devant l'entrée de l'ORTF, et j'entrai dans les antres de cette ogresse médiatique qu'on appelle la télévision. Ce jour-là, par chance, il n'y avait pas de gardien, et personne ne vint s'opposer à mon introduction dans ce vaste palais. Je traversais quelques couloirs, quand j'entrevu une porte à moitié ouverte. Je m'approchai, au cas où j'y verrais quelque vedette. Voir ces gens-là en chair et en os, ça fait tout de même un sacré effet. De plus près, j'entendis des chuchotements : je m'approchai encore et je vis par la porte béante deux silhouettes qui discutaient. Je reconnus tout de suite l'une d'entre elles : c'était notre brave coluche, avec son air de clown attendrissant. A côté de notre bonhomme trapu et grassouillet, se dressait, fier et condescendant, un type, beaucoup plus grand que lui, tiré à quatre épingles, avec un costume noir, une cravate noire, des chaussettes noires, une chevelure noire, mais un peu grisonnante dont c'était le seul élément, avec la chemise claire, qui atténuait quelque peu la noirceur du personnage. En approchant mon oreille de la porte, je distinguai plus clairement leur discussion. - Ben, mon brave coluche, fit le grand bonhomme, c'est une sacrée bonne idée que tu viens d'avoir là, avec ton truc des restos du .... des restos... comment tu appelles ça déjà ? - Les restos du coeur... - Ah oui, c'est ça les restos du coeur... ah ah... Parce que tu comprends, pendant que tu gères la misère du monde, nous on peut continuer tranquille à exploiter les gens pour se faire un fric fou. Tu comprends : quand les gens sont trop dans la misère, ils sont toujours prêts à se révolter... Et des fois les petites révoltes comme ça, ça peut tourner mal : ça peut donner des révolutions. Rappelle toi en 1789 : ça avait commencé comme une petite révolte du peuple, et regarde ce que ça donné comme conséquence pour la classe dominante de l'époque, la noblesse : on leur a coupé la tête, et même celle du roi est tombée... Il passa alors ses doigts anguleux autour de son cou, en signe de dégoût. - Mais si toi, continua-t-il, tu files quelques miettes aux pauvres pour qu'ils aient le ventre plein, ils ne penseront plus à se révolter... Donc, fais comme tu dis dans ta chanson, ne leur promets pas le grand soir, juste de quoi bouffer quoi... et qu'ils nous foutent la paix, pour qu'on puisse continuer à faire un max de profit... - Mais,... Le grand coupa le sifflet à Coluche et continua son quasi-monologue. - Parce qu'imagine que ces gens-là, tous ces gueux, imagine qu'ils se révoltent, et qu'ils leur viennent dans la tête de réclamer plus, et encore plus, et pourquoi pas le pouvoir tant qu'on y est... Non, mais tu te rends compte, le pouvoir au peuple, c'est le bordel quoi... - L'anarchie... De nouveau, le noir personnage coupa la parole à notre brave Coluche. - Tu l'as dit, bouffi, l'anarchie ! On ne peut pas tout de même laisser faire ça. Et c'est pour ça que ton action charitable, elle nous arrange bien : tu gères la misère qu'on sème, et on est dans le meilleur des mondes. Tu me diras, tu n'as rien inventé : Saint-vincent de Paul faisait déjà ça il y a quelques siècles, et je pense que ça devait bien arranger les puissants de l'époque toutes ces oeuvres charitables. Un peu comme nous aujourd'hui quoi... Il mit alors la main à la poche, en sortit un billet, et le tendit à Coluche. - Et pour te montrer qu'on n'est pas si mauvais, je vais te filer un petit quelque chose, de notre part, pour ta future oeuvre de bienfaisance. On pourra pas dire que les patrons n'ont jamais rien fait pour le bien de l'humanité. On a aussi un coeur nous. Il tendit le billet à Coluche d'un air narquois, qui le prit et le mit dans sa poche. - L'argent n'as pas d'odeur, ironisa le comique. Et cette remarque fit bien marrer le grand escogriffe. Ce dernier quitta alors la pièce et disparut dans les couloirs de l'ORTF. Sa tête me disait quelque chose. J'avais déjà aperçu quelque part cette mine sournoise, avec son air fourbe. Mais où ? Le lendemain, j'appris par les journaux que Coluche était mort dans un accident de moto. Et cette nouvelle m'attrista beaucoup, car je l'aimais bien au fond. En 1981, il avait la bonne idée de se présenter aux élections présidentielles, et s'il n'avait pas eu par la suite la mauvaise de se retirer, j'aurai sûrement eu la bonne idée de voter pour lui. Mais bon, au dernier moment, il s'était dégonflé, allez savoir pourquoi. Vous vous rendez compte si aujourd'hui on avait un Coluche président, avec Oncle Bernard aux finances, Albert Jacquard à l'emploi et à la solidarité nationale, José Bové à l'agriculture... ah, là ça serait un chouette gouvernement.. peut-être que ces gens-là, au fond, ne sont pas fait pour gouverner les peuples, mais plutôt pour être à leur côté quand ils ont besoin d'eux. Enfin, de toute manière, Notre Coluche national était bien mort. Devant ces tristes pensées, il me revint à la mémoire le visage de l'autre et je pus mettre enfin un nom sur le personnage : c'était le patron du CNPF (aujourd'hui le MEDEF, mais rien n'a changé depuis), le patron des patrons... J'imaginai alors Coluche, sur sa grosse bécane, tout content d'avoir également l'appui pour son oeuvre humanitaire des chevaliers d'industrie, brandissant le billet, dansant presque sur sa moto, et badaboun, il perd le contrôle de son véhicule et va atterrir contre un camion... Pauvre Coluche... On trouva dans sa poche un billet, mais les policiers pensèrent qu'il s'agissait d'argent personnel et le remirent à son épouse. Ainsi, l'argent des patrons ne servit jamais à financer les restos du coeur. Mais au fond, je me dis : son idée, ce n'est pas qu'elle soit mauvaise, des oeuvres de charité, il en faut. Mais si au lieu de créer encore un enième truc pour assister les miséreux, il avait plutôt crée un truc pour s'entraider, se prendre en main, se sortir de sa noire misère pour aller demain réclamer son dû aux puissants et aux profiteurs, et leur prendre en plus de leur argent, le pouvoir : pourquoi pas ? Trop subversif peut-être. Des coopérateurs, plutôt que des assistés, une oeuvre autogérée plutôt qu'une énième oeuvre de charité, une grosse coopérative, la plus grosse du monde, qui aurait peut-être un jour, prit la place des trusts capitalistes. Bah, je rêve...