Le Monde du 13 janvier 1997
ENQUÊTE UNE « PRESSE » ALTERNATIVE SUR LE WEB
Les libertaires d'Internet Confrontés au développement rapide des sites commerciaux, les idéalistes du réseau se battent pour faire vivre leurs magazines électroniques, les « e-zines ». Leur nombre fait leur force : quand les plus anciens baissent les bras, d'autres naissent, pour prendre la relève. PENDANT que, dans la nuit du 23 novembre, La Rafale, l'un des sites français les plus connus, tirait ses dernières cartouches et s'éteignait à jamais, d'autres indépendants s'apprêtaient à prendre la relève et déclaraient la guerre à l'Internet marchand. Pour justifier son acte de sabordage, Davduf, le rédacteur de La Rafale, écrivait : « J'avais surestimé mes forces face à l'isolement et à la solitude... » Il confirmait ainsi la difficulté de gérer seul une publication électronique hebdomadaire ; une passion qui engloutit temps et argent. Cette disparition suivait de quelques jours celle de Cybersphère, autre site fondateur de l'Internet francophone, qui déclarait forfait faute d'avoir pu trouver son équilibre financier. Point commun de ces mises en terre électroniques : les deux sites étaient des « e-zines », versions modernes et hypertextuelles des fanzines, publications artisanales, le plus souvent à vocation culturelle. Créés un an plus tôt, ces magazines électroniques avaient su incarner en France une certaine idée d'Internet. Rebelle, impertinent, et farouchement indépendant. Ils avaient très vite inspiré d'autres créateurs, donnant ainsi naissance à un vaste mouvement sur le Web francophone. En fait, l'aventure des e-zines avait commencé aux Etats-Unis en 1992, dès l'avènement du World Wide Web. Soudain, tous les passionnés de fanzines et de presse marginale aux Etats-Unis pouvaient s'autoproclamer éditeurs et rédacteurs en chef de leur propre organe de presse : pas de frais d'impression, et une diffusion mondiale immédiate. Les premiers titres américains trouvèrent vite un public en France, et une poignée de fanatiques décidèrent de se lancer à leur tour dans l'aventure. Résolument militants (à l'image de leurs grands frères d'outre- Atlantique), les e-zines français trouvent rapidement leur propre style. Entre narcissisme et provocation, le but véritable est de s'amuser, d'expérimenter, de tâtonner, et surtout d'« humaniser » le réseau en créant des espaces de liberté ouverts à toutes les initiatives. Mais les e-zines se font et se défont en un clic de souris. Et quand certaines décident de disparaître par lassitude ou par manque de moyens, d'autres acceptent certains compromis et entrent dans l'orbite de plus grand qu'eux sans toutefois perdre leur indépendance éditoriale. Ces publications semi-clandestines s'inspirent, parfois très directement, de la réflexion d'Hakim Bay, « visionnaire » du Net, et auteur d'un texte de références, les « zones d'autonomies temporaires », qui explique qu'Internet peut devenir le nouveau lieu où se créeront et se publieront des informations culturelles indépendantes de toute influence commerciale. Mais une telle aventure ne peut réussir que si la participation des internautes est massive, soutenue et organisée. « Je ne connais pas physiquement le quart des gens qui contribuaient à La Rafale », explique Davduf. Même situation chez Babel Web, autre vivier français de la contre- culture en ligne. Fruit d'un travail collectif regroupant les membres de plusieurs organisations, notamment « les virtualistes » et « le réseau Voltaire », Babel Web est rempli d'informations sur la cyberculture, depuis les textes fondateurs du mouvement cyberpunk jusqu'à la diffusion d'actualités politiques ou culturelles. Tantôt débordant d'énergie, tantôt inerte, il s'impose d'abord comme un espace de création collective et toujours anonyme, loin des lumières médiatiques.
En France, les e-zines sont majoritairement l'oeuvre de jeunes solitaires. Arno et Romain, vingt-cinq ans chacun, sont respectivement « webmasters » de deux des e-zines français les plus consultés, Le Scarabée et What Else. On y parle musique, cinéma, littérature, multimédia. Mais, par-dessus tout, les « webmasters » aiment livrer leurs réflexions sur les sujets de leur choix : actualité politique, sociale, culturelle... Chaque jour, un nouvel éditorial invite les internautes à réagir. « Mon site reflète d'abord mes goûts et mes opinions personnelles, les éditos me permettent de donner mon avis et j'adore ça », explique Arno. Pour Romain, qui passe son service militaire comme coopérant à San Francisco, son e-zine doit d'abord servir à « se moquer du petit monde du multimédia qui ne vit que pour les dernières technologies, en oubliant la question de base : pour quoi faire ? ». Tous jouent plus ou moins sur le même registre : de Proxima, e-zine fabriqué du côté de Marseille, à La Décharge, publication électronique belge, on privilégie l'humour et l'ironie. De son côté, Le guide du tourisme alternatif propose de faire découvrir des sites industriels, des usines géantes, des complexes chimiques et des décharges. Bien sûr, les contenus sont très inégaux : la bonne volonté et l'énergie juvénile ne suffisent pas toujours à remplir un magazine. Après les billets d'humeur et les critiques de disques, on reste parfois sur sa faim. Certains masquent leur vide éditorial en misant sur la recherche graphique ou les informations techniques. Et c'est peut- être là ce que recherchent les lecteurs : « Mes six mille visiteurs mensuels se précipitaient en majorité sur les pages techniques liées à Internet plus que sur les pages revendicatrices et les papiers émeutiers », confirme Davduf. Pourtant, les e-zines français ont une vraie cause à défendre : ils veulent s'imposer comme des espaces de résistance et de rébellion contre l'arrivée sur le Web du commerce électronique et de la publicité. Comme l'explique Virgile, vingt-trois ans, objecteur de conscience et cofondateur du e-zine Les Ours, « l'esprit qui nous anime n'est pas mercantile mais contributif ». Pour Romain, « si hier on pouvait encore espérer une cohabitation pacifique entre l'Internet commercial et les sites amateurs, les nouveaux projets de développement du réseau tendent de plus en plus à exclure les initiatives personnelles ». Ils redoutent notamment la mise en place prochaine d'un nouvel accès au réseau qui favoriserait la réception à haut débit, donc la consommation passive d'informations, au détriment de l'émission, c'est-à-dire de la création individuelle indépendante. Pour les promoteurs d'un Internet commercial, les e-zines sont devenus indésirables. Ils occupent de la bande passante et fournissent gratuitement des masses d'informations techniques que d'autres aimeraient vendre. Le développement du ciblage et du fichage des internautes, réalisé par les sociétés de marketing en ligne, n'est pas fait pour apaiser les passions. Les agitateurs du réseau redoutent de voir les internautes se transformer en consommateurs passifs. Mais ils craignent aussi que leurs sites ne fassent figure de gentils îlots utopistes voués un jour ou l'autre à disparaître. D'autant que les créateurs de e-zines doivent faire face à de lourdes charges financières : il leur en coûte entre 500 et 1 000 francs par mois, sans compter les communications téléphoniques et le matériel. Tous les « webmasters » travaillent bénévolement, au moins quatre heures par jour, à l'actualisation et à l'enrichissement de leur site. Face au danger de l'essoufflement et de l'isolement, une petite dizaine de durs à cuire décidés à survivre (Les Ours, Le Scarabée, What Else, La Décharge, Guillermito zone, UNGI, Cyber-Namida) se sont regroupés pour former une structure commune, le « mini- Rezo ». Son objectif est de « confronter différentes visions du Net, revendiquer la place des pages indépendantes sur le réseau et pousser les autres membres à apporter leur pierre à l'édifice ». Très vite, cette union informelle a donné naissance à une expérience communautaire, baptisée l'« uZine ». Il s'agit d'un site collectif dont tous les membres possèdent les clés. Chacun est libre d'y afficher ce que bon lui semble, aucune autorité ne se dégage de ce consortium original. Les membres du « mini-Rezo » viennent de mettre au point une charte, pour affirmer leurs convictions et « lutter contre la vision réductrice de l'Internet marchand ». On s'interroge sur la portée d'une telle initiative. Pour Davduf, qui a renoncé à se battre, « la débauche d'énergie des indépendants sert finalement l'ennemi. Les e-zines deviennent, malgré eux, une forme de ``publicité en acte`` pour l'ensemble du réseau, et donc pour les entreprises, qui toucheront les dividendes. Nous sommes les gentils amuse-gueules de l'Internet de demain, qui, d'une façon ou d'une autre, sera verrouillé ». Sombres perspectives pour ces espaces de liberté virtuelle. Dans ce combat du pot de fer contre le pot de terre, les e-zines restent pour le moment confinés dans leur rôle d'empêcheurs de s'enrichir en rond.